19/08/2004

Chronique 26

(Femmes d'Aujourd'hui N°33 – 11/08/04)

Le temps qui passe.

Si, si, vous avez bien lu... j'ai six ans cette semaine (je suis né le 12 août) ! Pour être honnête, je pige pas encore bien la notion du temps qui passe : par conséquent, mon anniversaire, c'est pour moi un drôle de truc !

Les notions d'années, de jours et d'heures, c'est un petit peu compliqué pour moi. Ben oui, je ne vois pas le soleil se promener dans le ciel (je les sens par contre !), je ne vois pas le jour et la nuit (j'entends la différence d'ambiance), je ne vois pas les saisons (mais je les sens), et enfin, je ne vois pas le temps faire son oeuvre sur la vie. Même voyant, on ne remarque pas toujours que ceux qui vivent à nos côtés grandissent ou vieillissent, alors sans la vue...
De la raison (entre autres choses) de mon incompréhension à propos de l'autorité des adultes : je ne VOIS pas en quoi ils savent mieux les choses que moi puisque je ne MESURE pas leur expérience et leur longue vie. Dès votre plus tendre enfance, vous, les voyants, constatez immédiatement de visu la "pyramide des âges" ; moi, je dois me contenter de l'entendre au timbre de la voix, et le remarquer aux comportements aussi. Ce n'est donc pas parce que j'ai une voix fluette et que je culmine à un mètre dix, que mon autodétermination n'a pas le droit de s'exprimer.
Mais finalement, aveugle ou pas, on est tous pareils et on est tous passé par là : il paraît que cela s'appelle l'éducation.
Tout ça pour dire que, même si mes vieux me l'expliquent souvent (genre le clou qu'on enfonce obstinément), j'imagine difficilement que plus tard, je serai aussi grand que papa, avec une voix grave et des rides tout partout. J'ai peu de référence pour réaliser que je grandis (Je ne sais même pas que je suis deux fois plus haut qu'il y a cinq ans).
C'est décidément bien curieux le temps qui passe. Et sans la vue, je vous garanti que c'est franchement étrange !

Et puis, je ne suis pas encore très "souvenirs", même si je commence un peu à me remémorer de moments vécus il y a quelques jours ou quelques mois (c'est normal à mon âge compte tenu de ma cécité). Je n'ai donc pas d'échelle de temps sur laquelle je peux agripper mes souvenirs, d'autant que ceux-ci ne sont pas visuels : pas de photo, pas de vidéo pour me MONTRER les souvenirs.
Il ne reste donc que l'évocation... et les enregistrements sonores (ou le son des vidéos). Car papa et maman ont eu la bonne idée d'enregistrer des moments de ma vie depuis que je suis tout petit. Du coup, régulièrement, on écoute ensemble ces cassettes. J'entends alors ma voix de bébé ou de tout petit enfant ; je m'entends dire mes premiers mots et dire des phrases incompréhensibles. C'est assez troublant d'imaginer que cette voix que j'entends C'ETAIT moi, mais ça me plaît et me fait rire, même que je dis alors : "Ça, c'est Loulou bébé de quand j'étais petit".

En conclusion, j'ai bien constaté qu'un jour donné – je ne sais pas pourquoi -, c'est la nouba, et que tout le monde me fait alors la fête et me souhaite un bon anniversaire.

Ceci dit, récemment, j'ai bleuffé maman. Je mangeais à table avec elle lorsque je lui ai demandé : "Maman, quand tu étais petite, tu aimais bien la balançoire ?". Maman a été surprise. "...Euh... Oui, oui, bien sûr ! Comme toi, sauf que moi, j'étais une petite fille tandis que toi tu es un petit garçon. J'ai grandi et aujourd'hui je suis une femme, une "Madame". Et quand tu seras très grand, toi, tu seras un "Monsieur". J'ai répliqué sur le champs : "Mais je suis déjà un grand garçon !" "Oui, mais tu seras encore plus grand. Aujourd'hui, tu as six ans, et quand tu auras 20 ans, tu seras un"Monsieur"." Ce en quoi j'ai répondu : "...Mais je veux pas être un Monsieur ! Je veux seulement jouer au Monsieur..."(un des personnages de mon petit monde imaginaire où, effectivement, j'imite le ton sérieux des adultes mâles).
Ben oui, ça rentre petit à petit dans ma caboche, la notion du temps.

09:24 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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