18/08/2004

Chronique 25

(Femmes d'Aujourd'hui N°32 – 04/08/04)

Les sens et les mots.

Si la semaine passé, je vous parlais de mon apprentissage du pré-braille et de mon rapport aux jeux, cette semaine, je vous parlerai de ma lecture. Ben oui, je lis, moi, ...enfin, à ma manière !

A ce propos, c'est comique : beaucoup de gens ont peur d'employer avec moi les mots qui se réfèrent à la vue comme "voir", "regarder" ou "lire". Pourtant, ce sont des mots que maman et papa utilisent tout le temps. Et pour l'ensemble des aveugles, il en est ainsi. Il n'y a pas de tabou. Je regarde, je vois, je lis... avec mes autres sens. D'ailleurs, je les utilise moi-aussi. Je dis par exemple : "Tu vois que c'est gai !". Mon "voir", mon "regarder" s'adressent donc à mes autres sens : l'ouïe et le toucher (essentiellement).
Par exemple, au niveau relationnel, j'adore jouer au "toucher des doigts" avec les gens que je rencontre. C'est ma manière de les "voir", de les "sentir". C'est un jeu très simple : juste m'amuser à effleurer le bout de mes doigts avec ceux de mon partenaire. Je peux ainsi passer un temps fou à faire cela. Autant vous dire que j'identifie illico les mains que je connais. Et pas uniquement par leur taille. J'y lis entres autres la dynamique, le tonus de l'autre. Si, si, j'vous jure ! Parfois aussi, je me risque à toucher les visages... mais c'est plus rare. Je fais bien des "doudouces" et des bisoux, mais explorer la forme de "l'autre", n'est pas ma passion. Et puis imaginez que tout le monde se mette à tripoter le visage de la personne rencontrée ! En fait, ce serait drôle.
Un jour, papa a rencontré une aveugle qui lui a ainsi touché le visage dans tous les sens. C'était sa manière à elle de se faire une idée, de voir autrement papa qu'uniquement de manière auditive. Ils se sont tout de suite entendu, ces deux-là.
Toujours à ce propos, si je n'aime pas trop toucher les visages, c'est à cause de la barbe des hommes. Même que depuis que papa a compris cela, il essaye de se raser tous les jours. De mon côté, je ne manque pas de lui dire lorsqu'il pique.
En conclusion, les mots "lire", "sentir", "voir" ou "regarder" ont un sens pour nous, les aveugles.

Pour en revenir à ma "lecture", je vous disais donc que je lis même si la lecture braille n'est pas pour tout de suite (voire même pour dans très longtemps, compte tenu des ma "confusion mentale"). Mais malgré cela, depuis que je suis tout petit, maman m'a fait lire des livres. Comment, me direz-vous ? Dès le départ, elle a cherché des livres tactiles qui existent pour tous les enfants (genre : le bébé souris qui doit être aidé pour retrouver sa maman (et sa longue queue), et qui croise, page après page, plein d'animaux dont on peut toucher la fausse texture de la peau. Parfois, maman transforme le livre elle-même en y rajoutant, comme dans ce cas là, une longue queue avec une ficelle à la maman souris. Hélas, il n'y a pas trois cents soixante bouquins adaptables comme cela.
Heureusement à l'école, il y a une ludothèque et des livres. Mieux, il existe une maison d'édition en France ("Les doigts qui rêvent") qui, avec les moyens du bord , réalise de merveilleux livres mariant braille et illustrations tactiles. Chacun est fait à la main et vendu à un prix raisonnable, voire même dérisoire en regard au travail réalisé (l'éditeur est une association "loi 1901" c.a.d. "ASBL" en Belgique). C'est ainsi que grâce à eux, je peux toucher la maison de chacun des trois petit cochons, sentir le loup dans le chaudron ; comparer, comme Boucle d'Or, les chaises, les bols et les lits de papa ours, maman ours et bébé ours etc.
Si hier, cela ne me plaisait pas trop, aujourd'hui je m'y prête presque volontiers ! C'est gai la lecture !

18:39 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

Les commentaires sont fermés.