06/07/2004

Chronique 19

(Femmes d'Aujourd'hui N°25 – 24/06/04)

"Ombre et lumière"

"Ombre"


Souvent, dès qu'on s'occupe pas de moi, je suis dans ma "bulle", comme dirait maman ou papa. Que ce soit dans mon bain, sur ma bascule ou ailleurs. Ces moments sont caractérisés par de grands monologues où je dis un tas de choses : je "balance" tous les mots que je connais, et en particulier ceux qui m'ont éveillé des émotions. Je fais en quelque sorte, mon propre débriefing.
Ces propos n'ont pas toujours l'air cohérents quoique parfois, en m'écoutant bien et en analysant mon discours, on y entend d'étonnants transferts.

A titre d'exemple, il y a eu cette période où j'avais horreur que papa travaille dans son bureau, car cela voulait dire qu'il n'était pas disponible pour moi. J'en ai fait de ces crises pendant plusieurs semaines ! Heureusement, aujourd'hui c'est fini (Ouf pour papa qui avait du mal à écrire des histoires en m'entendant hurler en bas).
A l'époque donc, mécontent de son indisponibilité, je finissais pas me "défouler" verbalement dans le bain. Ayant compris qu'un objet cassé ne peut plus être utilisé, j'imaginais le bureau de papa cassé, comme cela il serait disponible pour moi. Ça donnait le monologue suivant : "Papa, le bureau, il était cassé... Lou, il est cassé. -un temps- Mais non, Loulou, il est pas cassé ! Le bureau, il est cassé. Il est cassé mon bureau... euh... Non, Papa, il va descendre du bureau. -un temps- J'en ai marre de te voir parler du bureau".
Le message est clair, non ?

Je reconnais que papa a choisi un exemple clair, parce qu'en général, lorsque je suis dans ma bulle, mes propos sont plus incompréhensibles. Le principe est simple : pourvu qu'il y ait un sujet, un verbe et des compléments, c'est bon. Je passe du coq à l'âne, alignant les phrases les unes derrière les autres. Ça donne un "truc" dans le genre : "Mais c'est plus tard que cela... Il faut voir dans l'eau froide. Ca évolue par contre… Non, je dis non ! Mais je vais chercher le bois dans les trucs. Mais par contre, ça va durer jusqu'à la mer. C'est pour les travaux..." (et ainsi de suite).
Bref, ne cherchez pas comprendre, c'est juste pour le plaisir de papoter... et sans doute aussi pour imiter les grandes personnes

…Et "lumière"

A l'inverse, il y a les moments de "lumière" où je suis très attentif, comme un matin en voiture où papa écoutait les infos à la radio en nous conduisant, ma soeur et moi, à l'école.
Soudain, il s'est exclamé : "Ouaiiiis ! Génial !". Eva a alors demandé pourquoi il était content. Il lui a expliqué qu'une Nigériane, Amina, venait d'être sauvée de la lapidation, grâce, entre autres choses, à la mobilisation internationale et une pétition d'Amnesty International que lui et maman ont signée comme dix millions de personnes. Tout cela était un petit peu compliqué pour moi, mais j'écoutais. Papa a raconté à Eva l'histoire d'Amina, condamnée pour avoir eu un enfant hors mariage. Il a expliqué la charia et la lapidation. Même pour ma soeur, cela semblait très compliqué et absurde : tuer quelqu'un en lui jetant des pierres jusqu'à ce que mort s'en suive !
Alors papa a utilisé des mots simples : "C'est parce que beaucoup de gens ne savent pas pardonner et sont malheureux. Et quand on est malheureux, on est enclin à être méchant, à ne pas supporter la différence, à se venger. C'est pour cela que le monde est ce qu'il est : il y a plein de gens malheureux".
A peine l'explication terminée, j'ai répété la question d'Eva : "Papa ? Ça veut dire quoi lapider ?"
Passé la surprise, papa m'a pris au jeu : "Ça veut dire quoi lapider, Lou ?". Et j'ai tout simplement répondu : "C'est quand on est méchant, qu'on jette des pierres parce qu'on est malheureux".
Je vous en bouche un coin, hein ?

10:56 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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