25/06/2004

Chronique 18

(Femmes d'Aujourd'hui N°24 – 17/06/04)

Jeux de mots

L'aisance avec les mots, c'est mon petit côté "génie paradoxal" : je parviens à faire des jeux de mots et de l'esprit avec le langage, et à contrario il m'arrive parfois de ne pas comprendre une phrase toute simple. De même, je suis capable d'apprendre, comprendre et entreprendre des choses compliquées, ou au contraire, avoir peur, refuser et me refermer sur moi-même lorsque l'on me demande de faire un effort. La clé ? Le jeu ! Avec moi, si vous ne mettez pas un sens ludique à votre requête, vous pouvez toujours courir. Ben oui, je ne vois pas pourquoi la vie devrait être triste.

les "mono-voyelles"

J'aime donc les mots rigolos et surtout les jeux de mots.
Lorsque j'ai entendu pour la première fois la chanson "Ma serpette est perdue" (où l'on modifie à chaque fois les mots en utilisant une seule et même voyelle comme p. ex. le "I" : "mi sirpitte i pirdie"), j'ai tout de suite accroché. Imaginez un peu. A tel point qu'aujourd'hui, je m'amuse parfois à communiquer avec mes proches en utilisant le même procédé, histoire de se marrer un coup. En "OUIN" ca donne : "Ouin poinpoin, join vioin proindre loin boin" (pour dire : "oui, papa, je viens prendre le bain"). Ca donne aussi : " Ji t'ime tri tri firt, mi Pipi !" (pour "Je t'aime très très fort mon papa !").
Dans l'autre sens aussi, je comprends quand on me parle ainsi. A la question de papa: "Sou vou biou, mou poutout Lou?" (Ca va bien mon petit Lou?), j'réponds avec un naturel déconcertant : "Ouais, mouai pouaipouai, souai vouai bouai". (oui, mon papa, ca va bien). J'vous dis pas la tête des gens dans la rue quand on se parle comme ça !

Les langues

Toujours à ce propos, j'ai découvert avec la musique qu'il y avait d'autres langues parlées dans le monde. Le pied ! Imaginez un peu : des gens qui barraguinent des drôles de mots entre eux et qui se comprennent ! Yes ! (C'est pas comme ma soeur Eva, qui, quand elle était petite, demanda à ce propos, comment il fallait faire pour avoir plusieurs langues en montrant sa bouche.) Non, moi, j'ai tout de suite pigé. Alors Papa a commencé à me parler avec l'accent anglais. Du coup, je l'ai imité illico. Bwef, jew pawle twès twès bien english. Vouw compwenez cew quew jew vouw dire ?
Et ça m'amuse baucoup. Surtout que depuis le début de cette année, j'ai une camarade de classe anglophone, et j'entends ma maîtresse qui lui parle dans la langue de Shakespeare. Du coup, outre "Yes", je suis rentré à la maison en disant à maman : "Why do you crying?" (pourquoi tu pleures ?). L'air de rien, tout rentre dans mon "disque dur". Je vous dis pas si un jour on parvient à connecter tous les fils entre eux... Mais ça, c'est une autre paire de manche !

Enfin, il y a un an, Eva est rentré de l'école avec des devoirs qu'elle faisait avec maman pendant mon repas . J'ai donc entendu ma soeur entonner des comptines dans un drôle de charabia : "een, twee, dire, vier, goed geval...". J'ai demandé à Eva ce qu'elle disait. Maman m'a expliqué que c'était une autre langue (le flamand), et qu'on le parlait en Belgique. Papa a enchaîné en disant : "Wil je vlaams spreken met je vader, Lou ?" A ces mots, je me suis pris d'un fou rire !Depuis lors, régulièrement, je demande à papa : "Papa, spreek vlaams !". Et moi de l'imiter d'une façon bidonnante, genre : "haï, reuïl maïl yeuil reuil" (parce que beaucoup de mots, dans cette langue "sonnent" un peu comme "aïe" ou "hey" en anglais).
Aujourd'hui, lorsque je repère des personnes que je croise et qui me parlent avec ce petit accent spécial, je leur demande… de me parler en flamand. C'est trop gai !

09:26 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

17/06/2004

Chronique 17

(Femmes d'Aujourd'hui N°23 – 10/06/04)

Les sensations fortes

le mouvement


Le mouvement ? C’est ma grande passion, comme dirait l’autre avec ses chevaux dans la télévision. J'adore la voiture, la poussette, être jeté en l'air, sauter ou me balancer dans le fauteuil ou sur mon cheval à bascule sur lequel, si mes parents me laissaient faire, je passerais des journées entières. J'aime aussi la balançoire, même que j'apprends (lentement) à la mettre en mouvement tout seul. Bref, j'adore tout ce qui bouge et où je dois pas trop faire d'effort (Hé, hé !). Le mouvement, c'est un peu ma drogue à moi. Un "shoot" quoi. Il paraît que c'est souvent le cas des aveugles. Essayez de vous balancer longtemps avec les yeux fermés, vous verrez... On « déconnecte » et des sensations envahissent votre cerveau. Alors papa et maman, ils ne me laissent pas trop faire cela... Je suis déjà assez dans ma bulle comme ça.

les manèges extrêmes !

Ce que j'adore par dessus tout, c'est les parcs d'attraction avec leurs montagnes russes ! Maman n'aimant plus trop ça, c'est toujours papa qui s'y colle. Je suis alors insatiable ! J'peux faire dix fois, vingt fois la grande balançoire bateau qui vous soulève le coeur, une montagne russe qui vous secoue comme un shaker, un manège qui tournoie dans tous les sens. Parfois au bout du compte, papa en a la nausée pendant que je moi j’en réclame encore !
Dans certains parcs, les responsables sont tellement gentils qu'heureusement, on ne doit plus faire les files interminables qui m'énervent (Mettez-vous à ma place : 15, 20, 30 minutes debout à avancer à petits pas, attendre, me cogner sur les rambardes etc...).
Ailleurs (à la foire du midi de Bruxelles), certains responsables de manège ont été si gentils qu'ils ont accepté, à la demande de mes parents, de diminuer la musique tonitruante au moment où j'allais y aller parce que celle-ci me faisait peur. J'aime bien les gens gentils comme ça

Les plaines de jeux.

A défaut des parcs d’attraction, une de mes occupations favorites est d’aller à la plaine de jeux. Je peux rester des minutes entières sur un tourniquet. Un jour j'en ai tellement profité que papa, qui m’accompagnait pour me filmer, a dégusté… Je vous laisse imaginer ! Lorsqu’on est sorti de l’engin, je me suis mis à marcher droit devant comme si de rien était, par contre papa, j'ai bien senti qu'il était tout calme après. Pendant ce temps là, je me payais déjà une tranche de « bim-bam » (vous avez, ces bascules fixées à un ressort). Je peux m’y balancer tellement fort que je touche presque le sol.
Après ça, j’ai enchaîné quelques glissades sur un toboggan (je le fais seul s’il est court et avec Eva ou papa lorsqu’il est long).
Comme quoi, l’endurance en ce domaine, ça existe aussi !

En voiture

Finalement, mon « manège » quotidien, en dehors de ma bascule, c’est la voiture. Généralement, il ne faut pas me prier pour monter dedans.
Pour aller à l'école, on traverse un bois avec de nombreux virages larges qui me pressent d'un côté ou de l'autre de mon siège.
Papa en profite pour m'expliquer : "On touuuurne à gauche et tu es poussé à droite ! On touuuurne à droite, et tu es poussé à gauche ! C'est drôle, hein ?"
Ben oui, ça me plaît, mais la force centrifuge comme dit papa, c'est une sacrée notion à comprendre, même si je la « pratique » souvent.
Parfois, quand on arrive dans notre quartier, papa en profite même pour faire tanguer la voiture de droite à gauche en donnant des petits coups de volant (je le sais, parce qu’il m’arrive aussi de m’asseoir alors sur ses genoux pour conduire l’auto avec lui dans notre rue !).
Mais ma vie en voiture, c’est encore toutes des histoires que je devrai un jour vous raconter !

15:32 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

11/06/2004

Chronique 16

(Femmes d'Aujourd'hui N°22 – 03/06/04)

Crevé !

"A mesure que le temps passe, je mesure le temps qui passe (...) On s'embrassera dans le cou. Il y aura tout autour de nous." (Benjamin Biolay – "Les cerfs volants ")
Histoire d'un samedi matin pas comme les autres... Quoique. Maman et papa sont rentrés aux petites heures (concert puis resto avec des amis).
A 6h00, je gazouille et m'agite dans mon lit. A 7h00, Eva vient s'occuper de moi pour laisser maman et papa dormir un peu... Je suis adorable avec ma soeur, mais à 8h15... j'ai faim ! Alors elle monte chercher maman (samedi, c'est le jour de récup. de papa). Elle se lève et me rejoint... mais j'ai envie de papa. Je ne le sais pas encore, mais à ce moment là, il m'entend le réclamer et il se dit qu'il ne dormira plus. Lorsque je reconnais ses pas dans les escaliers, j'exulte : "Papa est là !". Je l’aborde d’entrée de jeux : "Alors papa, il est où Benjamin Biolay ?" Maman m'explique qu'ils l'ont vu hier en concert (ca j'avais pigé, sinon j'en parlerais pas !) Maman : "Un concert, ça fait un petit peu beaucoup de bruit pour toi, mais un jour, on t'y emmènera". Moi (têtu): "Il est où Benjamin Biolay ? C'est quoi les Papous ? On va au marché ?" - "Mais non, mon petit bonhomme, on est samedi !" Moi (micro-crise):"Samediiiiii !" Maman : "Demain, ce sera dimanche et tu iras au marché avec papa !" Moi : "Il est où papa ?" Papa : "Je suis là !" Moi : "Il est où dimanche ?" Maman : "Dimanche, c'est demain. Aujourd'hui, on est samedi." Moi : "Il est où aujourd'hui ? Demain, c'est aujourd'hui. Et il est où Benjamin Biolay ?". Papa (diversion) : "Loulou, On va prendre un petit déjeuner tous ensemble. C'est pour ca que papa s'est levé tôt pour un samedi. Et puis, si tu veux, on écoutera le disque de Benjamin Biolay".
OK. Je marche ! Papa va à la boulangerie et au magasin de journaux (en ayant pris soin de me prévenir parce que j'aime pas quand il part sans prévenir). Moi : "Papa, tu aimes bien le magasin de journaux ?" (un grand classique de mon répertoire). Papa: "Oui andouille, j'aime bien le magasin de journaux ! A tout de suite, Loulou." Moi : "A tout de suite, mon papa."
Mathilde a été sortie du lit (elle aussi) par le tintamarre familiale. Petit dej. à 5. Croissants, jus d'orange frais, café et chocolat chaud. C’est rare étant donné les horaires si différents les uns des autres en semaine, et puis, comme il faut en permanence s'occuper de moi lorsque je mange, c'est pas évident d'être "ensemble".
Après cela, maman m'emmène à une plaine de jeu... mais sa voiture a un pneu crevé. On ira à pied pendant que papa réparera la voiture de maman.

Rentrant de balade avec maman, je retrouve papa dans la rue, occupé à remplacer le pneu crevé de la voiture de maman. Le bruit grinçant du desserrage des boulons me plaît et je veux rester près de lui. "Crac" fait le boulon ! – "Cling" fait la clé qui tombe sans arrêt. Chouette ambiance sonore ! Papa en profite pour me faire sentir le vieux pneu crevé et le nouveau.
J'essaye même d'en soulever un. C'est lourd ! Il me montre aussi qu'un pneu, ça roule. Ben oui, pour moi, une voiture ça se résume à un déplacement entre deux endroits, à du bruit, du mouvement, une portière arrière (la mienne), un siège et le dossier de celui de papa, et enfin, à de la carrosserie. Je n'ai donc qu'une perception fragmentaire de ce qu'est une voiture. Il en est de même pour beaucoup de chose que je découvre petit à petit.
Voilà donc le pneu remplacé. Je suis comme lui : crevé (c'est l'heure de la sieste car je me suis réveillé tôt ce matin), et pour papa itou car le soir, ils sortent de nouveau.
La vie est belle.

11:46 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

03/06/2004

Chronique 15

(Femmes d'Aujourd'hui N°21 – 27/05/04)

Le "roman" de mes repas.

Mes repas, c'est toute une histoire.
Cela remonte, à l'origine, vers mes deux ans et demi : trois jours sans maman. Elle était partie suivre une formation pour son métier. Je me suis donc retrouvé seul avec papa. Ce n'était pourtant pas la première fois, mais cette fois-là, je ne l'ai pas avalé. Conclusion : trois jours de grève de la faim, intégrale. Juste de quoi renvoyer mon angoisse à papa. Bonjour le stress avec effet boomerang. En représailles, par la suite, il fut hors de question que quiconque d'autre que maman soit ma nourricière, à l'exception du petit-déjeuner et de Bonne-Mamy (allez comprendre...).

Etant scolarisé, j'ai donc opté pour sauter le repas de midi. Je prends donc deux repas par jour. Le matin, je prends un méga petit-déjeuner (entre six et dix tranches de pain) – ben oui, faut que je fasse mes réserves -, et après l'école, j'attaque l'enchaînement gargantuesque : le repas chaud, le goûter (des fruits) et enfin les tartines (entre quatre et huit tranches). Durée du banquet : une heure.
Il faut savoir aussi que j'ai conditionné mes repas à l'écoute de musiques et autres histoires sur mon petit enregistreur. Pas question de manger sans écouter une cassette. A cela, il convient de rajouter en arrière-fond sur la chaîne hi-fi une musique de mon choix (cfr. articles précédents*).
Ceci dit, je l'ai bien remarqué, mes parents sont en train de mettre un frein à cette pléthore de sons ambiants (parce qu'en plus, certains soirs ou les matins des week-ends, il faut y rajouter Eva qui tente de regarder ses dessins animés à la télé. Papa, lui, il a tout simplement renoncé à écouter ses infos à la radio à ces moments-là). Bref, aujourd'hui, ils m'obligent à choisir soit un C.D., soit une cassette. Et la "pilule" commence à passer.

Il y a un an, papa a tenté une énième approche pour qu'enfin j'accepte de manger avec lui. C'était un jour de crise. Il m'entendait hurler à table. Il est descendu et a réussi à me détendre. Il est resté ensuite à côté de maman pendant tout le repas. Le jour suivant, il a récidivé et, le tricheur, a profité de ma cécité pour me donner la cuillère à la place de maman. Dès que j'ai repéré le manège, j'y ai mis un holà instantané. Mais le "mal" était fait, d'autant qu'il a continué de me faire rire avec ses bêtises. C'est ainsi que, jour après jour, j'ai fini par accepter de manger avec lui... au point, parfois, d'inverser le blocage : j'veux papa pour manger !

Le temps du repas est aussi le moment que j'aime pour jouer avec les mots et avec ma mémoire : j'invite mon nourricier ou ma nourricière à faire "les pays" (*), "les papous" (*), "les jours de la semaine", bref, à causer avec moi.

Pour clore le sujet, il faut que je vous dise aussi ce que - et -comment je mange. Car pour un aveugle, c'est un long et difficile apprentissage. Tout d'abord, concernant les tartines, on me les livre prédécoupées en petits morceaux et sans croûte. J'aime pas les croûtes, c'est dur ! De même, pour les repas chauds, faut que tout soit mélangé et sans de trop gros morceaux (c'est flippant dans la bouche). Et puis, bien sûr, jusqu’à mes quatre ans, il a fallu me donner la becquée avec une cuillère. Petit à petit, maman ou papa m'apprennent aujourd’hui à plonger moi-même la cuillère dans l'assiette creuse, histoire de commencer à manger comme un grand. "Youp!" en est le mot code. Un jour, peut-être, j'arriverai à manger tout seul, à découper la viande. Mais ça, c'est encore bien trop compliqué pour moi. Enfin, faudra surtout que j'accepte de manger avec d'autres personnes !
Avec moi, l’apprentissage est une affaire de patience…

11:15 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |