03/06/2004

Chronique 15

(Femmes d'Aujourd'hui N°21 – 27/05/04)

Le "roman" de mes repas.

Mes repas, c'est toute une histoire.
Cela remonte, à l'origine, vers mes deux ans et demi : trois jours sans maman. Elle était partie suivre une formation pour son métier. Je me suis donc retrouvé seul avec papa. Ce n'était pourtant pas la première fois, mais cette fois-là, je ne l'ai pas avalé. Conclusion : trois jours de grève de la faim, intégrale. Juste de quoi renvoyer mon angoisse à papa. Bonjour le stress avec effet boomerang. En représailles, par la suite, il fut hors de question que quiconque d'autre que maman soit ma nourricière, à l'exception du petit-déjeuner et de Bonne-Mamy (allez comprendre...).

Etant scolarisé, j'ai donc opté pour sauter le repas de midi. Je prends donc deux repas par jour. Le matin, je prends un méga petit-déjeuner (entre six et dix tranches de pain) – ben oui, faut que je fasse mes réserves -, et après l'école, j'attaque l'enchaînement gargantuesque : le repas chaud, le goûter (des fruits) et enfin les tartines (entre quatre et huit tranches). Durée du banquet : une heure.
Il faut savoir aussi que j'ai conditionné mes repas à l'écoute de musiques et autres histoires sur mon petit enregistreur. Pas question de manger sans écouter une cassette. A cela, il convient de rajouter en arrière-fond sur la chaîne hi-fi une musique de mon choix (cfr. articles précédents*).
Ceci dit, je l'ai bien remarqué, mes parents sont en train de mettre un frein à cette pléthore de sons ambiants (parce qu'en plus, certains soirs ou les matins des week-ends, il faut y rajouter Eva qui tente de regarder ses dessins animés à la télé. Papa, lui, il a tout simplement renoncé à écouter ses infos à la radio à ces moments-là). Bref, aujourd'hui, ils m'obligent à choisir soit un C.D., soit une cassette. Et la "pilule" commence à passer.

Il y a un an, papa a tenté une énième approche pour qu'enfin j'accepte de manger avec lui. C'était un jour de crise. Il m'entendait hurler à table. Il est descendu et a réussi à me détendre. Il est resté ensuite à côté de maman pendant tout le repas. Le jour suivant, il a récidivé et, le tricheur, a profité de ma cécité pour me donner la cuillère à la place de maman. Dès que j'ai repéré le manège, j'y ai mis un holà instantané. Mais le "mal" était fait, d'autant qu'il a continué de me faire rire avec ses bêtises. C'est ainsi que, jour après jour, j'ai fini par accepter de manger avec lui... au point, parfois, d'inverser le blocage : j'veux papa pour manger !

Le temps du repas est aussi le moment que j'aime pour jouer avec les mots et avec ma mémoire : j'invite mon nourricier ou ma nourricière à faire "les pays" (*), "les papous" (*), "les jours de la semaine", bref, à causer avec moi.

Pour clore le sujet, il faut que je vous dise aussi ce que - et -comment je mange. Car pour un aveugle, c'est un long et difficile apprentissage. Tout d'abord, concernant les tartines, on me les livre prédécoupées en petits morceaux et sans croûte. J'aime pas les croûtes, c'est dur ! De même, pour les repas chauds, faut que tout soit mélangé et sans de trop gros morceaux (c'est flippant dans la bouche). Et puis, bien sûr, jusqu’à mes quatre ans, il a fallu me donner la becquée avec une cuillère. Petit à petit, maman ou papa m'apprennent aujourd’hui à plonger moi-même la cuillère dans l'assiette creuse, histoire de commencer à manger comme un grand. "Youp!" en est le mot code. Un jour, peut-être, j'arriverai à manger tout seul, à découper la viande. Mais ça, c'est encore bien trop compliqué pour moi. Enfin, faudra surtout que j'accepte de manger avec d'autres personnes !
Avec moi, l’apprentissage est une affaire de patience…

11:15 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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