01/04/2004

Chronique 7

(Femmes d'Aujourd'hui N°14 - 01/04/04)

Mes peurs

Je vous parlais la semaine dernière de mes peurs et ce n'est pas un vain mot.
Tout ce que je ne connais pas et toutes nouvelles propositions qu'on me fait reçoivent de manière invariable la même réponse : "Non ! J'veux pas!". Et quand on insiste, je sors la phrase magique : "J'ai peur !".

Ben oui, j'ai des peurs, légitimes il me semble. Il faut dire que les premiers mois de ma vie ont été particulièrement chahutés : quatre mois parsemés d'examens médicaux en tous genres que j'ai très mal vécu parce que je ne voulais pas me laisser faire (électroencéphalogramme, prises de sang, échographie, examens de la vue...), soit autant d'agressions qui n'apportaient aucune réponse à mon absence de regard et à mon problème essentiel du moment : la soif permanente. Car outre mes nerfs optiques atrophiés, j'ai l'hypophyse sous-développée ce qui entraîne que je ne retiens pas l'eau. Je bois et ça ressort aussi vite (heureusement, aujourd'hui, un médicament que je prends matin et soir corrige le problème).

Et puis, au-delà de ça, il y a tout simplement que je viens d'une autre planète et que la vôtre n'est guère rassurante. C'est comme si je vous déposais sur Mars et que je vous demandais d'entreprendre des tas de choses, de toucher des matières que vous ne connaissez pas, de manger des aliments inconnus, et les yeux bandés, s'il vous plaît ! ...Le feriez-vous sans rechigner ?

Ceci dit, je dois bien le reconnaître, j'exagère aussi dans l'autre sens. Dès qu'on me propose quelque chose, je saute le "non!" et réponds immédiatement: "J'ai peur!". Ben ouais, si ça ne tenait qu'à moi, je resterais bien sur ma petite planète faite de musiques, de sons, et de sensations de mouvement. Mais hélas, maman, papa et les personnes qui s'occupent de moi ne me laissent pas faire. Je les entends me dire et me redire qu'il y a plein de choses merveilleuses à découvrir ou qu'il est nécessaire que j'apprenne ceci ou cela. Rien de bien neuf finalement : c'est le lot de tous les enfants et tous les parents, sauf qu'avec moi, ça peut tourner en guerre de tranchée.

"Jouer avec mes petites mains"

Je suis donc frileux à l'idée de toucher n'importe quel objet que je connais pas ou d'entreprendre de nouvelles activités, ce qui provoque souvent des rapports de forces parce que papa et maman ne s'en laissent pas compter. Avec moi, il faut savoir tantôt ruser, être patient et me rassurer en rajoutant une bonne couche d'intonations chaleureuses, tantôt m'y forcer ou utiliser une grosse voix, et toujours mes féliciter et me rassurer après exécution.
A ce propos, il y a deux ans, ma Maîtresse Marie-Anne a trouvé LA phrase pour me motiver : "Loulou, tu dois jouer avec tes petites mains". Mes parents ont aussitôt fait de récupérer l'expression. Du coup, tous les matins, en voiture pour aller à l'école, ils me le rappellent, comme un clou qu'on enfonce, encore et encore : "Joue bien avec tes petites mains avec Marie-Anne!"

Depuis lors, c'est devenu un grand classique de mon langage, d'autant plus que j'ai toujours la même maîtresse depuis trois ans. Chaque fois que j'obtempère et fais ce qu'on me demande, je dis pour me rassurer moi-même et avec une intonation motivée : "Tu vois que tu(*) ne dois pas avoir peur de jouer avec tes petites mains !" (*J'ai longtemps confondu le "tu" et le "je", mais de cela, je vous en parlerai sous peu).

Une dernière anecdote : mes "j'ai peur" sont devenus aussi un jeu de provocation que je lance pour me faire chatouiller. C'est papa qui a lancé ça quand il trouvais que j'exagérais, et du coup, maintenant je le dis avec plein de malices dans l'attente de la sentence guillerette.

10:21 Écrit par Luc Boland | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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